samedi 20 octobre 2018

Bibliographie & Discographie

Une liste non exhaustive d’œuvres qui nous ont accompagnés avant, pendant, après :

  • BIBLIOGRAPHIE 
  1. City on fire, de Gareth Risk Hallberg (livre de poche). Un gros pavé (1200 pages !) qui vous plonge dans le New York des années 1970, et c'est la ville qui est le véritable héros de ce roman très dense, voire un peu touffu.
  2. New York Odyssée, de Kristopher Jansma ( livre de poche).  Portrait de cinq jeunes ambitieux dans le New York actuel, entre monde de la culture et désillusion, entre la maladie et les petits bonheurs.
  3. Le Gang des rêves, de Luca Di Fulvio (Pocket). Plongée dans le New York des années 1920 où s'affrontent les gangs irlandais, italiens, juifs. Un multitude de personnages, parfois détestables, souvent attachants immergés dans le rêve américain.
  4. La Trilogie new-yorkaise, de Paul Auster (livre de poche). Trois nouvelles qui s'imbriquent entre elles, qui zigzaguent entre absurde, vacuité, humour et suspense.
  5. Le Goût de New York, textes choisis par Jérôme Neutres (Mercure de France). Des extraits d'auteurs célèbres, classés par thème, et introduits ou commentés avec érudition.
  • DISCOGRAPHIE : (ou devrait-on dire maintenant play list ?)
  1.  Nougayork de Claude Nougaro.
  2. New York avec toi, de Téléphone.
  3. New York, New York, de Franck Sinatra.
  4. Englishman in New York, de Sting.
  5. New York, de U2.
  6. Paris, New York, Paris, de Jacques Higelin.
  7. Manhattan, de Yves Simon.
  8. Manhattan - Kaboul, de Renaud.
  9. I love New York, de Madonna.
  10. New York USA, de Serge Gainsbourg.
  11. J'ai rêvé New York, de Yves Simon.
  12. New York, New York, de Liza Minelli.
  13. Walk on the wild side, de Lou Reed.
  14. Streets of New York, de Alicia Keys.
  15. My City of ruins, de Bruce Springsteen.
  16. New York, New York, de Nina Hagen.
  17. West Side Story, de Leonard Bernstein.
  18. Taxi Driver, de Dave Blum (BO du film).

vendredi 19 octobre 2018

Ouessant (octobre).

Une disparité aussi marquée entre la ville intranquille et l'île paisible permet un atterrissage idéal. Et ainsi, égrener les contrastes, les dissemblances apporte recul et réconfort, distance et sérénité. Du gazouillis des rivières de Central Park au fracas du ressac sur la roche, du schiste feuilleté aux blocs erratiques de granit, d'une verticalité vertigineuse à une horizontalité mouvante, du damier rigoureux des rues au lacis sauvage des sentiers, du gazon tondu ras à la lande mellifère, du hurlement des sirènes au feulement du vent de noroît, de la muraille des gratte-ciels aux falaises écorchées, de la forteresse de verre et de béton à la côte ouverte à tous les vents, des lumières provocantes de Times Square aux éclats rouges ou blancs des phares, de l’affabilité des New-yorkais au mutisme breton, de la foule compacte à la solitude d'un bout du monde, des vitupérations d'illuminés au croassement des craves, d'une nuit jamais noire à une obscurité profonde percée par les puissants pinceaux du Créac'h envoyant son message lumineux à Miss Liberty et sa lanterne aguicheuse.
Et les trois mille miles qui les séparent ne deviennent que parenthèses altérant la réalité pour les confondre en un seul élément.
«  Autour de lui, devant lui, hors de lui, il y avait le monde qui changeait à une vitesse telle qu' [il] était dans l'impossibilité de s'attarder bien longtemps sur quoi que ce soit. Le mouvement était l'essence des choses, l'acte de placer un pied devant l'autre et de se permettre de suivre la dérive de son propre corps. En errant sans but, il rendait tous les liens égaux, et il ne lui importait plus d'être ici ou là. » (Paul Auster dans « Trilogie new-yorkaise »)
crépuscule sur Créac'h

coup de vent du Sud sur Nividic

dimanche 23 septembre : magasin B&H - Central Park - Harlem - départ

9ème jour :
Ce matin, les calèches remontent la 10ème Avenue vers Central Park, incongruité sonore du martèlement des sabots dans le tumulte de la rue.
Pour poursuivre notre rêve d'étoiles commencé hier soir, un petit arrêt au Madison Square Garden qui n'a, de l'extérieur, que le nom de prestigieux. À un block, notre caverne d'Ali
magasin B&H
Baba qui avait fermé ses portes devant nous vendredi après-midi. Il faudrait user de la traduction en hébreu au vu du personnel juif hassidique portant kippa, barbe et papillotes. Tout amateur d'audio-visuel sous toutes ses formes y trouverait nécessairement son compte, et après avoir cherché et bénéficié de l'aide efficace des nombreux vendeurs, verrait son achat cheminer dans un invraisemblable enchevêtrement de rails jusqu'au point central dans un doux bruit d'engrenages et de roulements.
Des rails, des engrenages, des roulements, beaucoup plus bruyants ceux-là, nous allons à notre insu en abuser pour tenter de gagner la station 86th Street en métro que les travaux du week-end rendent inapprochable. Après un aller-retour et demi, nous débouchons enfin au dehors avec toujours la même interrogation sur l'orientation : le quadrillage parfait nécessiterait une boussole, l'orthogonalité ne permettant pas toujours des repères précis.
La partie Nord de Central Park, au-delà du Réservoir est moins animée que sa partie Sud, hormis les inévitables joggers, les écureuils parfois en famille, les sportifs du dimanche s'affrontant avec une balle, une batte, un frisbee.
dans Central Park
Notre âme doit ressentir un besoin de réconfort et nous conduit de nouveau à Amy's Ruth pour se régaler de gaufres aux pommes caramélisées ou aux fraises que l'on peut à loisir noyer sous du sirop d'érable. Sur le trottoir où nous attendons notre entrée dans la salle, un véritable défilé de fidèles, certaines au port de princesse, d'autres à l'allure impériale, d'autres encore à la silhouette d'un bourgeois repu, nous occupe et enrichit notre patience. À Harlem, le terme endimanché a encore un sens.
élégante dans Harlem
Dernier arrêt dans le supermarché près de notre AirBandB, dernière montée d'escalier, entament cette longue série des derniers événements de notre séjour. Les perturbations éventuelles du métro auront été judicieusement évitées, et ces rames transportant des New-yorkais de retour de Central Park ou en direction des plages de Long Island dans cette après-midi de grisaille, n'ont plus le souffle ressenti lors de notre trajet aller. Seul un usager vociférant des messages bibliques apocalyptiques viendra troubler cette morne ambiance.
Les aéroports, véritable Babel moderne et où toutes les langues s'échappent, ont un côté fonctionnel et commercial qui en masque les qualités architecturales. L'avion s'élance sur la piste qu'une petite pluie a mouillée avec au loin la skyline éclairée et dans la tête la rengaine de Nougaro : « Gare gare gare / Là c'est du mastoc/ C'est pas du Ronsard / C'est de l'amerloque »
Colombus Circle

samedi 22 septembre : SoHo - Hell's kitchen

"Cast iron building"
En pénétrant dans SoHo, nous retrouvons ces mêmes marques, et bien d'autres encore, un vrai festival, mais cette fois-ci en vrai, dans de vraies boutiques installées dans les Cast Iron Buildings, ces immeubles en briques montées sur des structures en fonte qui permettaient d'avoir un rez-de-chaussée spacieux et clair, idéal pour un magasin. Les façades colorées, parfois étroites, d'autres massivement larges, zébrées de leur escalier
galerie d'art dans SoHo
de secours dominent quelques arbres plantés le long des rues où des artistes accrochent leurs productions. Les plus chanceux, les plus talentueux certainement, sont exposés dans des galeries qui éclatent de couleurs, d'originalité, de mouvements et de créativité. Les architectes d'intérieur ont su embellir ces lieux et l'on ne résiste guère à pousser quelques portes pour les admirer, dédaignant la marchandise pour les murs, au contraire de tous ces jeunes Asiatiques branchés. SoHo forme un carré délimité par Canal Street au Sud et Houston Street au Nord (au-delà, c'est NoHo), Broadway avenue à l'Est et Broadway West avenue, rues encombrées des chalands d'un
dans les rues de SoHo
samedi après-midi qui osent à peine entrer dans le cloître ainsi formé. Il est dommage que les voitures y pénètrent, usant de leur klaxon aussi intempestivement que dans le reste de la ville. Sur les vitrines apparaît parfois un autocollant siglé d'un revolver dans un cercle rouge, un rappel de la violence et de la peur toujours un peu cachées de ce pays.
Tous les métros de toutes les villes permettent dans un délai plus ou moins long des rencontres improbables laissant des souvenirs éphémères qui en s'entassant dans le cortex cérébral finissent par former un véritable catalogue de la nature humaine. Cet homme hurlant des insanités remplies de « Fuck ! » bien sonores, laissera tomber ses velléités combatives avec son corps lourd d'alcool dans un escalier ; cet autre, au même vocabulaire fleuri, fera baisser ou détourner la tête de ses voisins usagers, New-yorkais d'origine asiatique, réflexe atavique de siècles de soumission ; celui-ci encore, mais où les Jésus et les Alléluia remplacent les obscènes « Fuck » en se bousculant dans une large bouche d'un sourire d'un ravi édenté. Et le plus souvent, nous voyant tourner pensivement notre plan de métro, un voisin nous proposera son aide, ou encore une place assise, privilège des cheveux blancs ?
La douceur de la nuit nous incite à découvrir un peu mieux le quartier où nous vivons depuis un peu plus d'une semaine. Son nom inquiétant, Hell's Kitchen, la Cuisine de l'Enfer, aurait pu rebuter, mais que toutes ces personnes si nombreuses qui arpentent les trottoirs de la 9ème Avenue seraient bien courageuses si le nom signifiait encore quelque chose. On se promène entre amis, souvent en couples de toute nature, et l'on choisit sa cuisine : asiatique (Corée, Japon, Chine, Thaïlande...), américaine (Cuba, Mexique, Amish...), européenne (Italie, Grèce, France...) ou bien l'ambiance de son bar. Dans ce
Boutique Amish dans Hell's Kitchen
domaine prédominent les pubs irlandais d'où s'échappent les trilles joyeux d'une flûte et d'un violon, traces des premiers habitants de ce quartier, Irlandais solides chassés par la Grande Famine dans leur pays et qui se retrouvent aujourd'hui autour d'une bière dans cette atmosphère bruyante et chaleureuse comme à Dublin.
Au carrefour entre la 44ème rue, un immeuble très Art Déco, le Film Center Building, où se retrouvent les producteurs de la Côte Est. En enfilant cette 44ème rue, on met ses pas dans ceux de Marlon Brando, James Dean, Liz Taylor, Marilyn Monroe (et la liste est très longue et très impressionnante), on monte les quelques marches de cette ancienne église où sur son fronton est fixé un panneau rond avec écrit discrètement : Actor's Studio. Juste à côté une autre école d'art dramatique et au block voisin une nouvelle au-dessus d'un pub.
Hollywood a poussé un peu ses ailes et ses étoiles à l'Est.

samedi 22 septembre : Battery Park - Tribeca

  1. ème jour
    Museum of the American Indian
Ironie (voulue?) de l'histoire, c'est sur l'emplacement exact où en 1626 le gouverneur Pierre Minuit acheta pour quelques florins l'île aux Indiens Algonquins que fut édifié l'hôtel des douanes qu'abrite maintenant le National Museum of the American Indian. Les collections, recouvrant tous les peuples amérindiens de l'Alaska au Cap Horn, sont riches, riches aussi de leur rareté. Une des plus émouvantes sera celle des Caribéens, peuplant les Grandes Antilles, car leurs traces sont peu nombreuses, leur ethnie disparue ou totalement métissée, et leur culture tente difficilement de renaître sous un nom générique, les Taino. Les gardiens ont les visages cuivrés de leurs ancêtres et leur âme farouche ne se retrouverait-elle pas dans ce refus catégorique d'être photographié ? La boutique présente de très beaux objets fabriqués par des artisans contemporains de chaque nation tentant de perpétuer leur savoir-faire.
vue sur le 1WTC
Ce samedi ensoleillé encombre la promenade de l'Hudson de rires joyeux d'enfants, de coureurs affamés de kilomètres, de badauds le nez en l'air, d'adeptes de l'autocélébration, de flâneurs et de rêveurs à peine perturbés par le ballet des hélicoptères loués par de riches touristes pour survoler Manhattan ou la course effrénée de ces hors-bords. L'aiguille effilée couleur menthe à l'eau du 1WTC écorche gentiment les confettis blancs des nuages dans l'azur du ciel.
Restaurant dans Tribeca
Tribeca (TRIangle BElow CAnal street) abrite dorénavant les artistes chassés par les loyers indécents de SoHo. Le cuivre du bar scintille sous les éclats dispensés par les écrans de télévision diffusant en boucle des extraits de match de football américain, nos ailes de poulet seront mastiqués au rythme du rap un peu envahissant de la sono, et le sourire de Krystal, notre affable barmaid, ne prendra que plus d'ampleur à travers le pot de confiture servant de verre à eau. Un véritable capharnaüm où l'on s'attendrait à tousser sous une poussière accumulée, mais au contraire d'une propreté remarquable, une joyeuse pagaille sur les tables que la magie des ordinateurs et la compétence du personnel organise savamment, des murs et des plafonds encombrés d'affiches de cinéma ou de publicité car ici, à Philip Williams Poster, on ne vend que ça, et c'est déjà beaucoup. À notre surprise, les affiches françaises sont les plus nombreuses, nous invitant à lire Zola en feuilleton dans le Petit Journal, à se chausser en Bailly, à croquer les coins d'un Petit Beurre ou bien à suivre le sillage du Facteur de Tati. Toutes ces affiches sont bien entendu originales comme en attestent leur étiquetage et leur prix, les 1000 $ étant facilement dépassés.
Building dans Tribeca
Canal Street est une frontière. Au Sud, Tribeca, au Nord SoHo et si on la prolonge vers l'Est, Chinatown, limite marquée par une discrète lanterne rouge suspendue à un réverbère. Les trottoirs sont jonchés de sacs Vuitton, de montres Rolex, de ceintures Dolce Gabana vendus d'un côté de la rue par des Chinois et de l'autre par des Noirs. Bienvenue dans le marché de la contre-façon qui n'a pas l'air de contrarier les quelques clients, ni la police.
Boutique Philip Williams Poster

jeudi 18 octobre 2018

vendredi 21 septembre : Staten Island

ferry pour Staten Island
Embarquement sur le ferry, destination Staten Island. Un coup de sirène magistral, appareillage, et dans le sillage, la skyline de Lower Manhattan s'élargit comme dans un panoramique sur écran géant. Miss Liberty nous fera un discret clin d’œil, les quais du port s’encombrent de containers, le pont de Verrazano s'élance audacieusement. Dans l'aplat gris du ciel de ce jour (normal pour ce premier jour d'automne, quel sens de l’exactitude!), des taches comme des pétales de roses se miroitent dans l'acier sombre de l'océan.
Au débarcadère, un immense complexe commercial de magasins d'usine est en construction, atténuant l'idée exaltante d'arriver sur une île. En gravissant une rue, un homme noir, à la chemise blanche empesée (un pasteur?) propose, comme souvent, son aide pour notre chemin, et conclut en français mystérieusement après les remerciements d'usage : "Il n'y a rien à voir là-haut. ".
maisons en bois à Staten Island
Ne lui en déplaise, il y a quelque chose : des maisons en bois, plus ou moins anciennes, à l'aune de l'ancienneté vue par des Américains, dans un quartier résidentiel comme dans les séries télévisées. Et un autre trésor s'y dissimule : un presque silence que le chant des oiseaux vient troubler. Ainsi à quelques encablures du centre de la ville par excellence, notre promenade du crépuscule de l'équinoxe nous conduirait dans une Amérique banlieusarde aux maisons cossues qui attendent Noël pour se parer de lumière. Les flancs de la colline côté ouest sont colonisés par des immeubles de cinq, six étages, en plus ou moins bon état, peuplés de Noirs, et où le silence est déchiré par les vrombissements des voitures que leurs habitants aiment forcer. Peut-être le message de notre homme rencontré auparavant s'explique-t-il par ce contraste ?
la nuit tombe sur Manhattan
Retour féerique vers Manhattan qui brille de tous ses feux faisant fondre le gris du ciel dans un festival de lumière. La Statue de la Liberté s'est aussi parée de lumière et reste immuable devant le passage de notre ferry orange, il faut dire qu'elle en a vu passer des navires depuis qu'elle est plantée là pour guider le monde ! De l'autre côté de l'Hudson, les gratte-ciels du New Jersey dessinent une timide skyline et à l'est ceux de Brooklyn sembleraient squelettiques.
Skyline en noir & blanc

vendredi 21 septembre : le MET - la High Line

7ème jour :
Scène de rue
Les New-yorkais seraient-ils un peu chauvins pour proclamer le MET 
(Metropolitan Museum of Art) comme le plus grand musée du monde alors qu'il est largement dépassé par le Louvre (et après vérification, ne serait que quatrième, distancé par Londres et Madrid) ? Quoiqu'il en soit, ses collections sont superbes et nous nous attarderons longuement dans les salles consacrées à l’Égypte ancienne, s'ébaubissant toujours de la minutie, de la précision et de l'esthétisme du travail des scribes, illustrateurs et artistes divers. Et que dire de ces 24 maquettes intactes évoquant des scènes de la vie quotidienne que l'on croirait sorties d'un atelier de jouets de Nürenberg ? Les salles réservées à la peinture contemporaine (comprendre à partir de 1850) foisonnent de tous ces peintres espagnols, américains, italiens, anglais, belges mais surtout français. La salle dédiée à Pissaro nous
Port de Rouen - Pissaro
ramènera à Pontoise et à Rouen, celle à Monet aussi vers les bords de Seine et la Normandie, Cézanne nous montrera bien sûr sa Provence, comme Gaugin qui, peu avare, nous emmènera à Tahiti, ou comme Van Gogh qui nous ramènera de la Provence vers Pontoise. Alors que je m'interroge silencieusement sur l'idée que peut se faire un visiteur n'étant jamais venu en France sur la force du paysage peint et l'image mentale provoquée, en admirant « Les Cyprès » de Vincent, un fort aimable Américain nous fait partager avec chaleur son émotion devant cette toile emplie de couleurs et de mouvements, que l'on soit nez collé dessus ou éloigné, à droite, à gauche ou au centre. Et il sera confus, voire penaud de ne pouvoir prolonger la conversation faute de temps, avec deux visiteurs français dont il ignorait la nationalité, qui lui racontaient les couleurs de l'automne et la douceur du printemps dans ces paysages magnifiés. Coïncidence heureuse, télépathie artistique, communion d'esprit ? Un moment heureux certainement.
Scène au MET
Au croisement de la 34ème rue et de la 9ème Avenue, de jeunes hommes coiffés d'un large chapeau noir, tout aussi noir que leur gilet et leur pantalon, recouvrant de longs cheveux et une longue barbe, quittent pressamment le magasin de ce block. L'un d'eux me demandera même « Are you a Jew ? » et me laissera coi. Shabbat se prépare et ce magasin spécialisé en photos, vidéo, informatique ne rouvrira que dimanche. J'aurais dû me douter de ce contretemps, à mes yeux, lorsque nous déjeunions devant une école juive d'où nous avons vu sortir les élèves bien plus tôt que les autres jours.
C'est aussi de la 34ème rue que démarre la High Line, ce jardin suspendu qui serpente entre immeubles et anciens entrepôts et qui nous conduira à Chelsea. C'est une ancienne voie ferrée surélevée dans les années 1930 pour éviter les encombrements de la rue, désaffectée dans les années 1980, et sauvée de la destruction promise en 2000 par deux énergiques résistants ; elle est devenue un haut lieu de promenade offrant des points de vue sur l'Hudson ou sur Midtown au milieu d'herbes et de fleurs sur cette passerelle où
parfois subsistent encore quelques rails. L'occasion aussi de surplomber ces trous de chantier continu que semble être New York. « Rien ne parle d'éternité dans cette ville. Rien n'a de racine dans le passé. Rien ne semble devoir défier le temps. Tout périt, tout renaît, tout vit dans le temps, ce temps. Et là est la beauté de New York, la beauté mortelle» (Edgar Morin, dans New York, la ville des villes).
la High Line

Quelque pas dans les rues, des immeubles en briques et en fonte, des terrains de basket où s'affrontent d'adresse et de vitesse de jeunes gens, la bouche du métro nous avale dans sa chaleur d'étuve et son boucan d'enfer.

jeudi 20 septembre : SoHo - le Bronx - match de base-ball

le long de Broadway Avenue
Descente de la Broadway avenue, boutiques originales où les vendeurs et vendeuses sont toujours raccord avec les marchandises : barbes taillées et bras tatoués dans ce magasin de vaisselle siglée, cheveux roses dans cet atelier vente de bonbons, coiffures improbables et vêtements tendance dans cet antre de la décoration intérieure.
boutique branchée dans SoHo
Petit à petit, les immeubles se font moins haut, arrivant péniblement à leurs cinq étages parcourus par le zigzag de leurs escaliers de secours. Les bus-school attendent leur juvénile cargaison, les artistes investissent places et trottoirs, les vendeurs les boutiques, les cafés cherchent un concept pour accrocher leur clientèle, le vintage est à la mode, la ville semble un peu respirer : bienvenue à SoHo (SOuth of HOuston). La flânerie reprend ses droits, la tête ne se penche plus vers l'arrière dans l'espoir de voir les sommets, le silence aurait même un début d'existence.
Le métro nous ramène plein nord, vers le continent (Manhattan, Brooklyn, le Queens sont des îles). Tous les guides vous conseillent de visiter le Bronx, et pas seulement ses lieux emblématiques (le parc, le zoo, le stade) mais ses rues qui en font le charme et d'oublier son côté sulfureux qui appartient dorénavant au passé. Mais pourquoi ces mêmes guides ne présentent-ils pas de carte de ce quartier ?
station de métro dans le Bronx
Insensiblement, les usagers de la ligne 6 changent : couleur de peau, langues pratiquées, allure et vêtements, décoration du smartphone toujours aussi présent. Et quand nous débarquons à la 170ème Street, le métro étant devenu aérien, le propret de SoHo semble si loin : trottoirs défoncés, ordures jonchant le sol, nœuds de fils électriques et téléphoniques, boutiques minables, squats tagués et de ci de là de vieilles maisons de bois et même quelques villas dominant la Harlem River. C'est avec vaillance et malgré tout une légère appréhension que nous pérégrinons. Le vieux pont, en fait un aqueduc, a été réhabilité et rouvert à la circulation des piétons, mais le parc qui dévale vers les berges encombrées de voies express et de voies ferrées, est clos de chaînes et de barrières. Il y a encore beaucoup à faire pour combler les dents creuses des terrains abandonnés, nettoyer rues et places, ravaler quelques façades pour espérer quelque gentrification  de cet espace.
Foin de ces considérations urbanistiques, les Yankees nous attendent pour terrasser leurs rivaux de Boston, et avec ça on ne rigole pas, la base-ball c'est important. Une longue queue, comme toujours aimablement supportée et nous voilà dans l'arène, enfin dans les gradins. Les spectateurs déambulent, se nourrissent de seaux de pop corn ou de caisses de nuggets, s'abreuvent de pintes de bière et, conséquence rapide, se soulagent dans des toilettes impeccablement tenues, s'achètent une casquette, une chemise, enfin quelque chose du moment que le sigle des New York Yankees apparaît, et parfois vont s'asseoir pour assister au match. C'est long, très long. Si les règles de base sont simples, les considérations arbitrales, elles, le sont beaucoup moins et nous mettrons beaucoup de temps à en comprendre un peu les subtilités.
Une phase de jeu ?
Et quand un batteur arrive enfin à projeter la balle dans l'aire de jeu, ça court, ça lance, ça attrape, ça élimine ou ça gagne et ça dure une trentaine de secondes et ça ne se reproduit que toutes les cinq minutes une telle phase de jeu ! Après un Home Run parfait d'un des joueurs des Yankees, permettant ainsi à son équipe de repasser au score devant Boston, nous nous éclipsons alors que le match n'en est qu'à la moitié malgré les deux heures écoulées ! Nous ne sommes pas les seuls et le métro de retour est bondé. Étonnant, les gens vont au match, ils y mangent, boivent, discutent, achètent, suivent peu ou prou la partie, applaudissent, vocifèrent, chantent quand le message sur l'écran géant le demande, passent un bon moment et puis rentrent chez eux sans avoir l'air de se soucier de l'issue, forcément incertaine, du match. Nous apprendrons demain matin par la grâce d'internet la victoire de Boston.
Dans les entrailles du stade

mercredi 17 octobre 2018

jeudi 20 septembre : Nations Unies et Flatiron

6ème jour : Mus par une volonté farouche de sauver le monde (est-ce que l'ombre tutélaire de Prométhée qui orne la façade du Rockfeller Center nous porte?), nous nous dirigeons vers ce haut parallélépipède et cette demi-sphère qui abritent l'ONU. Nos ambitions salvatrices, pour le peu qu'elles aient pu exister, se fracassent au premier contrôle de police où devra pénétrer Sylvie et où l'on scannera tous ses documents pour la badger, et pour moi par une attente sur le trottoir sous la harangue d'un homme établi à un carrefour attestant de la grandeur de Jésus. La police, le NYPD, est fort occupée à poser barrières de sécurité et blocs anti-intrusion : la session plénière de l'ONU commence lundi prochain, et ses participants, qui ont vocation à sauver le monde, ne seront pas troublés dans leur travail messianique par un contrôle de police tatillon et un prêche improvisé.
Assemblée Générale des Nations unies
Après le contrôle des sacs, poches (depuis quelques jours, on a abandonné la ceinture pour éviter des manœuvres), nous pénétrons dans ce lieu international où toutes les langues s'entendent et où le français, langue diplomatique, et l'anglais se côtoient dans les panonceaux. Quelques mots griffonnés sur des cartes postales pour les expédier d'une zone extraterritoriale, souhaitant que leurs destinataires en apprécient l'exclusivité.
Bâtiment de l'ONU
Nous voilà dans le Walhalla des puissants, l'Olympe de nos présidents, les Champs Élysées, version grecque, des décideurs élus ou autocrates (voire un peu des deux). Salle immense, feutrée, organisée, sobrement décorée, tout ce qu'exige la diplomatie de haut vol. Nous resterons confinés dans la partie haute de cette Assemblée Générale, il ne faut sans doute pas troubler l'espace praticien. Mais qu'importe le flacon du moment qu'on ait l'ivresse, à moins que ce soit précisément le contraire, l'ivresse du pouvoir se diluera dans la vastitude des abords du contenant. La suite est une fastidieuse visite de coursives, d'une présentation des différentes missions des Nations Unies, des moments d'attente dans la salle du Conseil économique et social (un peu plus petite et toujours en périphérie) et mon anglais scolaire et la lassitude ne me permettent pas de suivre les explications gentiment données par notre guide enthousiaste et empressé. La plupart des autres visiteurs, véritable aréopage de nationalités (Venezuela, Brésil, Allemagne, Israël, Nouvelle Zélande, France …) dissimule plus ou moins diplomatiquement un ennui certain. Est-ce même sentiment qui pousse un diplomate hispanisant à enfreindre un règlement ? Certes la faute est bénigne (assis sur une rambarde juste à côté
diplomate indélicat ?
d'une interdiction de s'asseoir), mais toutefois, devant ce globe éclaté et sous les193 drapeaux des états représentés à l'ONU qui claquent dans un petit vent frais, cette entorse a un petit quelque chose de rebelle et de choquant.
Si l'ONU se devait de rester sobre, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, comme l'ont voulu ses concepteurs, qu'ils soient politiques ou architectes (Niemeyer, Le Corbusier entre autres), il n'en est pas de même pour les financiers qui entreprenaient la construction de leur gratte-ciel. Le Chrysler Building, qui par la magie de ses antennes, fut provisoirement le plus haut, n'hésite pas dans le luxe de sa déco art nouveau, dans l'opulence des matériaux de son hall d'entrée, le lobby, dans l’exubérance de ses plafonds et de ses fresques. Le Flatiron (littéralement le fer à repasser) lui aussi a momentanément le plus haut malgré sa hauteur « nabotesque » fend de sa poupe la place éponyme et laisse dans son étrave Broadway Avenue et la 5ème. C'est dans le square qu'il domine, Madison Square Park, que j'avalerai bagel sur-garni de viande et de sauce, et honte à manger si salement, et seuls les écureuils semblent indifférents à mon triste spectacle, plus soucieux des éventuels restes qu'ils doivent partager avec les pigeons.
"Flatiron"

mercredi 19 septembre : Little Italy, Greenwich Village, Top of the Rocks

Juste de l'autre côté de la rue, Mulberry Street, les fêtes de Sant Gennaro dans Little Italy battent leur plein et redonnent provisoirement un peu d'animation et de cœur italien à ce quartier maintenant touristique. Il a été rebaptise Nolita (NOrth of Little Italy, toujours ce goût sûr pour les acronymes) et les vieux mafiosi ne s'y retrouveraient guère.
Little Italy
C'est d'une main de maître et d'un coup de pédale régulier que nous traversons Chelsea et East Village pour atteindre Greenwich Village : même pas peur de la circulation, des sens uniques, des patinettes électriques, des cyclistes qui savent eux où ils vont, des piétons qui débordent, des traversées des 3ème, 4ème, 5ème et 6ème avenues !
Washington Park Square
À Washington Park Square, les enfants s'égayent sur des jeux dissimulés par des montagnes de poussettes les attendant et leurs nounous, souvent noires ou latinos, des chiens courent et sautent dans leur espace réservé, des joueurs d'échecs attendent un éventuel adversaire, un quartet nous offre un langoureux morceau de jazz, des peintres reprennent inlassablement leurs motifs, des étudiants tentent de travailler dans cette atmosphère qui porte encore un peu l'héritage des années 1960 et 1970. Un peu plus bas sur McDonald Street, Bob Dylan, Jimmy Hendrix, Bruce Springsteen faisaient leurs débuts ; juste en face et bien avant, Henry Miller y venait écluser quelques boissons. Encore un peu plus loin, à Gore Street, au-dessus des maisons en briques, un gros immeuble où l'on passerait facilement d'appartement en appartement pour raconter ses journées (n'est-ce pas Chandler, Ross, Joey, Rachel, Phoebe, Monica, sacrés friends!). Il ne faut pas succomber aux charmes de Greenwich Village et sa nostalgie, nos montures doivent être remises au relais prochain. Toujours vers l'est vers l'Hudson River, traversée de l'Highway West Side (par des feux ! tu parles d'une autoroute!), remontée vers le nord par une belle piste cyclable où nous avons l'impression de nous traîner au milieu de tous ces citadins sur deux roues si pressés, arrivée au Pier 78 où nous reposons nos fidèles bicyclettes et détendons nos muscles.
Métro, heure de pointe, Grant General Station, encombrements sur la 5ème Avenue, embrasement dans le soleil couchant des façades, toujours autant de bruits, queue, attente autour de Rockfeller Center, queue, (mais que toutes ces files sont bien organisées, et régulièrement un employé distille un grand sourire plein de dents américaines!) et la deuxième ascension du jour, au Top of the Rocks, dans la nuit maintenant déjà bien installée. Petite percée entre tous ces auto-adorateurs aux bras tendus prolongés par leur smartphone les immortalisant pour leurs amis, et nous nous installons pour voir, et photographier, les couleurs artificielles de la nuit sur la ville. Et le paysage du matin sans son soleil éclatant brille maintenant de tous ces feux électriques. Les antennes jouent des effets de couleur, l'Empire State Building clignote ostensiblement, le Chrysler Building illumine ses extrémités comme pour en souligner sa fausse fragilité, Central Park fait une tache sombre, Times Square tout en bas projette ses lumières agressives.
Vue nocturne depuis Top of the Rocks
Corps moulu, yeux remplis de lumière, oreilles devenant sélectives, pas assuré pour trouver son chemin et éviter les pièges des trottoirs, esprit bouillonnant de souvenirs. Levi-Strauss explique le trouble de la perception opéré par « le rapport entre la taille de l'homme et celle des choses distendu au point que la commune mesure est exclue. » (dans « Le Regard éloigné »).

mercredi19 septembre : Empire State Building, Brooklyn et Chinatown


5ème jour :
Vue de l'Empire State Building
Il fallait bien un soleil matinal digne d'un Austerlitz pour gagner le sommet de l'Empire State Building, quasi-vide à ces heures matutinales. Une montée très rapide dans un ascenseur transformé en salle vidéo vous propulse au 76ème étage en moins d'une minute. Vue globale sur New York, Manhattan bien sûr, Uptown au Nord, Downtown au Sud, Midtown à nos pieds, mais aussi encore plus au Nord au-delà de Central Park et de Harlem le Bronx, dans le soleil le Queens, un peu plus au Sud Brooklyn et enfin plus à l'Ouest l'état voisin du New Jersey, mais ce n'est déjà plus New York : l'Hudson River les sépare quand même ! D'accord le Queens et Brooklyn sont séparés par l'East River mais là les ponts relient les hommes et les lieux. L’œil s'égare, saute de building en building, suit ce quadrillage précis des rues, se pose sous le reflet du soleil dans les chromes du Chrysler Building, s'épanche alors vers le bas si lointain.


Cette vue n'est pas vaste uniquement, elle suggère l'immensité. Nous serons bien présomptueux à vouloir l'affronter, surtout à la force des mollets entraînant pédalier, chaîne et moyeu dans une folle course vélocipédique. Et ces rêves de conquête nous poussent hors Manhattan par le Brooklyn Bridge. Haubans étincelants sur lesquels des ouvriers font des numéros de funambules, tablier que rien ne semble arrêter même les rives hérissées de gratte-ciels, pylônes de béton brut semblant si délicats, l'argent de l'East River à peine troublé par les ferries, circulation intense des piétons s'égarant sur la bande cyclable et dessous celle des voitures régulièrement tachée du jaune des taxis. « Il faut plusieurs mois pour comprendre la grandeur délayée d'humidité de Londres ; il faut plusieurs semaines pour subir le charme sec de Paris, mais faites-vous mener au centre de Brooklyn Bridge, au crépuscule, et en quinze secondes vous aurez compris New York. » (Paul Morand dans New York).
Brooklyn Bridge
Nous conduisons nos vélos (ou est-ce eux qui nous pilotent, véritables objets new-yorkais autonomes et confortables qui amoindriraient les hésitations de leurs cavaliers?) sur les allées de Brooklyn Bridge Park et des effluves iodés nous rappellent le caractère maritime de la ville.
Vue sur Manhattan depuis Brooklyn
Passage par Dumbo (Down Under Manhattan Bridge Overpass, les New-yorkais sont très forts pour désigner des quartiers par des acronymes faciles et plaisants) et Manhattan bridge nous ramènera vers Manhattan. L'élasticité de ce pont aura été vérifiée lors de chaque passage du métro et de son fracas.
Chinatown
Est-ce parce que nous sommes revenus vers l'est que nous débarquons en plein Orient ? Les façades des vieux immeubles que dégringolent les échelles de secours, se parent de lanternes rouges, d'idéogrammes dorés, de chats dont on fête l'année. Chinatown nous apportera des réconforts nutritifs plus aérés que ceux de leurs voisins, et un dépaysement dans ses rues encombrées de marchands de légumes et de fruits, de bimbeloterie et de restaurants, de salons de massage et de médecine traditionnelle, de vitrines où pendent des canards plus ou moins laqués, et personne ne s'étonne à voir tous ces gens accroupis occupés à fumer paresseusement leur cigarette, à faire claquer leurs jetons de Mah Jong, à s'apostropher en chinois sous l’œil bienveillant de policiers chinois.

mardi 16 octobre 2018

mardi 18 septembre : jour de musées

4ème jour : 
La pluie fait luire les trottoirs et courir un peu plus les New-yorkais. Les vendeurs à la sauvette ont vite remplacé leurs fatras de tee-shirts et de casquettes par des parapluies. La chaleur est moite, l'eau se déverse à flots puis cesse et reprend peu après son avalanche. De cette atmosphère tropicale, vous passez à l'étuve dans les couloirs du métro, vous frissonnez dans les rames climatisées, et vous faites ce parcours thermique à l'envers quand vous sortez. Et vous sortez là où la météo pousse visiteurs et touristes, bien à l'abri dans des temples de la consommation ou de la culture.
Le MOMA est beau, grand, riche. On s'y sent un peu fier d'être français an nombre de toiles de peintres français exposées. Manet, Monet, Gauguin, Cézanne, Delaunay, Léger, Matisse, etc. et si on ajoute quelques adoptifs comme Picasso ou Van Gogh, la liste est longue. On s'y bouscule aussi chez les visiteurs, et devant la profusion des œuvres, on se lasse ne pouvant profiter de son temps pour prendre son rythme. Une exposition temporaire consacrée à Bodys Isek Kindelez, artiste congolais (RDC) nous ravit et apporte ces moments de bonheur que l'on espère toujours d'un musée. Ces maquettes de villes, vaguement futuristes, faussement naïves, richement colorées, habilement bâties de matériaux récupérés, vous emmènent dans vos rêves d'enfant, d'autant plus que lorsque, affublés d'un masque de réalité virtuelle, vous vous promenez dans les rues de ces villes fantasmées.
Maquette de Bodys Isek Kindelez au MOMA
Alors, je me souviens d'une maquette de ville futuriste faite de récup et de peinture, je me souviens de ce projet abouti fait avec une classe, je me souviens du plaisir partagé des élèves-artistes et des parents-visiteurs, je me souviens de cette école tout en haut du village, je me souviens de cette rue étroite pour l'atteindre, je me souviens bien sûr de son nom, Montgeroult. Montgeroult, son château, ses vieilles maisons, sa rue montante qu'a peinte Cézanne et dont la toile est devant mes yeux, ici à New York. Télescopage de souvenirs vieux de quarante ans.
La silhouette, paradoxalement trapue et élancée, du Guggenheim Museum, attendra l’accalmie météorologique pour qu'on l'admire. Hélas, en raison du montage d'une exposition temporaire autour de l’œuvre de Paul Klee cet automne, seules trois niveaux d'exposition sont ouverts et la descente hélicoïdale dans la rotonde interdite. Nous ne verrons de cette descente progressive que son abord, descente aux murs nus qu'empruntent précautionneusement les ouvriers poussant leurs caisses aux trésors inestimables. La frustration engendrée par ces possibilités limitées de visite a fait fuir nombre de visiteurs et permet ainsi un regard plus approfondi sur toiles et sculptures, où là aussi les Français sont surreprésentés.
Guggenheim Museum
Les boutiques des musées laissent toujours ce curieux besoin d'être visitées, tiraillé entre une envie quasi-pressante de garder un souvenir matériel et unique (il faut trouver la pièce que l'on ne trouve qu'à ce musée!) du plaisir de la visite et l'inutilité évidente d'un tel achat quelque temps après. La tentation serait forte car de belles choses vous sont proposées, mais les prix pratiqués annihilent rapidement vos intentions.
Il est étonnant que ces musées, œuvres de philanthropes, collectionneurs et visionnaires, côtoient sans difficulté un centre commercial dû à un autre philanthrope, mais cette fois-ci dûment intéressé. Laisser son nom et le léguer à une postérité éternelle semble être une activité intense : maints bancs à Central Park portent le nom de son donateur comme pour les arbres ; les salles du MOMA sont au nom des mécènes ; le Guggenheim porte évidemment le nom de son créateur ; pour chaque œuvre, le nom de l'ancien propriétaire qui l'a léguée apparaît en aussi gros caractères que celui de l'artiste. Et à ce petit jeu, Rockfeller est le champion incontesté, et nous passerons par Rockfeller Center pour atteindre la Rockfeller Plazza avant de gagner le MOMA, où le prestige atteint est inversement proportionnel à la taille des lettres utilisées pour graver de façon pérenne votre nom.
Il faut bien deux étages pour pouvoir trouver n'importe quelle brique Lego ou assembler ces personnages à sa convenance. Il en faut bien trois pour assortir à sa guise ses M&M's et les personnaliser à son nom (on y revient, quoique la durée ici sera très éphémère). Les longs tubes de plastique emplis de briques multicolores ou de friandises chocolatées ont incontestablement une qualité photogénique et une attractivité certaine.
boutique M&M's
Il faut bien aussi neuf étages à Marcy's, le plus grand des plus grands magasins, que l'on gravit avec de vieux escalators en bois, pour étaler ces choix immenses de marchandises, et tout là-haut, choix logique, on s'affaire déjà pour Noël et on vous expose sapins, guirlandes, boules, sujets, flocons de neige quand l'orage tropical crépite dehors !
Une longue déambulation le long de Madison Avenue, de la 57ème Rue (côté Est – nous, nous logeons côté Ouest et ça change tout), où les boutiques de luxe se succèdent, où les gratte-ciels sous le soleil revenu, jouent de la lumière et des reflets, où les bouches d'égout recrachent leur trop plein de vapeur, et au bout de la 57ème, à l'Ouest, près de l'Hudson River, au n°503 pour être précis, deux touristes éreintés, ayant encore perdu quelques calories après leurs efforts (vite récupérées au vu de la qualité des mets ingurgités) et un peu plus d'acuité sonore, un peu gagnés par la misanthropie et désirant un peu de solitude, gravissent les cinq étages pour un repos que ne partagent pas les camions, les pompiers, les voitures, les motos, la climatisation.
57ème rue Est