mardi 16 octobre 2018

mardi 18 septembre : jour de musées

4ème jour : 
La pluie fait luire les trottoirs et courir un peu plus les New-yorkais. Les vendeurs à la sauvette ont vite remplacé leurs fatras de tee-shirts et de casquettes par des parapluies. La chaleur est moite, l'eau se déverse à flots puis cesse et reprend peu après son avalanche. De cette atmosphère tropicale, vous passez à l'étuve dans les couloirs du métro, vous frissonnez dans les rames climatisées, et vous faites ce parcours thermique à l'envers quand vous sortez. Et vous sortez là où la météo pousse visiteurs et touristes, bien à l'abri dans des temples de la consommation ou de la culture.
Le MOMA est beau, grand, riche. On s'y sent un peu fier d'être français an nombre de toiles de peintres français exposées. Manet, Monet, Gauguin, Cézanne, Delaunay, Léger, Matisse, etc. et si on ajoute quelques adoptifs comme Picasso ou Van Gogh, la liste est longue. On s'y bouscule aussi chez les visiteurs, et devant la profusion des œuvres, on se lasse ne pouvant profiter de son temps pour prendre son rythme. Une exposition temporaire consacrée à Bodys Isek Kindelez, artiste congolais (RDC) nous ravit et apporte ces moments de bonheur que l'on espère toujours d'un musée. Ces maquettes de villes, vaguement futuristes, faussement naïves, richement colorées, habilement bâties de matériaux récupérés, vous emmènent dans vos rêves d'enfant, d'autant plus que lorsque, affublés d'un masque de réalité virtuelle, vous vous promenez dans les rues de ces villes fantasmées.
Maquette de Bodys Isek Kindelez au MOMA
Alors, je me souviens d'une maquette de ville futuriste faite de récup et de peinture, je me souviens de ce projet abouti fait avec une classe, je me souviens du plaisir partagé des élèves-artistes et des parents-visiteurs, je me souviens de cette école tout en haut du village, je me souviens de cette rue étroite pour l'atteindre, je me souviens bien sûr de son nom, Montgeroult. Montgeroult, son château, ses vieilles maisons, sa rue montante qu'a peinte Cézanne et dont la toile est devant mes yeux, ici à New York. Télescopage de souvenirs vieux de quarante ans.
La silhouette, paradoxalement trapue et élancée, du Guggenheim Museum, attendra l’accalmie météorologique pour qu'on l'admire. Hélas, en raison du montage d'une exposition temporaire autour de l’œuvre de Paul Klee cet automne, seules trois niveaux d'exposition sont ouverts et la descente hélicoïdale dans la rotonde interdite. Nous ne verrons de cette descente progressive que son abord, descente aux murs nus qu'empruntent précautionneusement les ouvriers poussant leurs caisses aux trésors inestimables. La frustration engendrée par ces possibilités limitées de visite a fait fuir nombre de visiteurs et permet ainsi un regard plus approfondi sur toiles et sculptures, où là aussi les Français sont surreprésentés.
Guggenheim Museum
Les boutiques des musées laissent toujours ce curieux besoin d'être visitées, tiraillé entre une envie quasi-pressante de garder un souvenir matériel et unique (il faut trouver la pièce que l'on ne trouve qu'à ce musée!) du plaisir de la visite et l'inutilité évidente d'un tel achat quelque temps après. La tentation serait forte car de belles choses vous sont proposées, mais les prix pratiqués annihilent rapidement vos intentions.
Il est étonnant que ces musées, œuvres de philanthropes, collectionneurs et visionnaires, côtoient sans difficulté un centre commercial dû à un autre philanthrope, mais cette fois-ci dûment intéressé. Laisser son nom et le léguer à une postérité éternelle semble être une activité intense : maints bancs à Central Park portent le nom de son donateur comme pour les arbres ; les salles du MOMA sont au nom des mécènes ; le Guggenheim porte évidemment le nom de son créateur ; pour chaque œuvre, le nom de l'ancien propriétaire qui l'a léguée apparaît en aussi gros caractères que celui de l'artiste. Et à ce petit jeu, Rockfeller est le champion incontesté, et nous passerons par Rockfeller Center pour atteindre la Rockfeller Plazza avant de gagner le MOMA, où le prestige atteint est inversement proportionnel à la taille des lettres utilisées pour graver de façon pérenne votre nom.
Il faut bien deux étages pour pouvoir trouver n'importe quelle brique Lego ou assembler ces personnages à sa convenance. Il en faut bien trois pour assortir à sa guise ses M&M's et les personnaliser à son nom (on y revient, quoique la durée ici sera très éphémère). Les longs tubes de plastique emplis de briques multicolores ou de friandises chocolatées ont incontestablement une qualité photogénique et une attractivité certaine.
boutique M&M's
Il faut bien aussi neuf étages à Marcy's, le plus grand des plus grands magasins, que l'on gravit avec de vieux escalators en bois, pour étaler ces choix immenses de marchandises, et tout là-haut, choix logique, on s'affaire déjà pour Noël et on vous expose sapins, guirlandes, boules, sujets, flocons de neige quand l'orage tropical crépite dehors !
Une longue déambulation le long de Madison Avenue, de la 57ème Rue (côté Est – nous, nous logeons côté Ouest et ça change tout), où les boutiques de luxe se succèdent, où les gratte-ciels sous le soleil revenu, jouent de la lumière et des reflets, où les bouches d'égout recrachent leur trop plein de vapeur, et au bout de la 57ème, à l'Ouest, près de l'Hudson River, au n°503 pour être précis, deux touristes éreintés, ayant encore perdu quelques calories après leurs efforts (vite récupérées au vu de la qualité des mets ingurgités) et un peu plus d'acuité sonore, un peu gagnés par la misanthropie et désirant un peu de solitude, gravissent les cinq étages pour un repos que ne partagent pas les camions, les pompiers, les voitures, les motos, la climatisation.
57ème rue Est

lundi 17 septembre : Downtown

Wall Steet
Broadway Avenue, étroite, enchâssée entre les buildings d'où vont forcément voleter confettis et mirlitons à l'occasion d'une quelconque parade, une rue encore plus étroite Wall Street, à la renommée internationale où paraît-il, les jours où la Bourse déprime fortement, ce ne sont pas des papiers qui tombent des fenêtres mais des investisseurs ruinés ! Comme dans un film, la statue de Washington se dissimule dans les jets de vapeur d'eau émanant d'une bouche d'égout. À cette heure, point de traders, de banquiers, juste des touristes, peu d'effervescence, juste des appareils photos.
Oculus
Retrouvons Broadway Avenue et un curieux bâtiment blanc vaguement en forme d'ailes successives arrimées à une très longue ogive nous invite à pénétrer en son sein. C'est l'Oculus, la future gare du quartier, et son hall est immense, plutôt vide ( ce qui est étonnant vu le prix du mètre carré dans ce quartier) et c'est beau et saisissant. À la sortie ouest de cet Oculus, une esplanade, deux immenses trous remplis par un bassin alimenté par un jet d'eau qui s'échappe des rebords, les faisant luire et mettant en valeur les 2977 noms des victimes de l'effondrement des tours jumelles le 11 septembre 2001 comme un reflet de l'absence. Juste à côté, l'immensité du One World Trade Center (1WTC) qui culmine à 1776 pieds (oh les symboles!) et bâti pour ne pas faire d'ombre à l'esplanade.
Le lieu est très prenant et l'on ne peut être qu'admiratif devant l'incroyable résilience des Américains, déjà entraperçue lors de la parade afro-américaine : en 17 ans, on a démoli ce qui restait, dégagé les gravats, consacré le lieu de mémoire, érigé l'Oculus et le 1WTC, le plus haut gratte-ciel de New York, et un musée entièrement voué à cette journée du 11 septembre ! (À force de ne parler plus que du 11 septembre, on en oublierait l'année!).
One World Trade Center
Queue, contrôle des billets, queue, contrôle de sécurité, et nous attaquons la descente dans les entrailles et les fondements des tours abattues. Au début des photos particulièrement émouvantes de l'étonnement des témoins de cette journée, puis un grand vide que l'on surplombe, et en son centre, la « dernière colonne », vestige d'une des tours. Une descente le long de « l'escalier des survivants » vous emmène au pied des fondations de la tour Nord dédicacée aux disparus. Serait-il envisageable en France de trouver des écrans tactiles où lorsque vous cliquez sur la photo d'une victime, apparaissent alors d'autres photos, plus intimes, et un panégyrique de cette personne et ce où l'on vous invite à visionner une vidéo plus complète ? Où s'arrête le devoir de mémoire ? Je ne sais pas.
Un couloir tapissé de 2977 carreaux d'autant de nuances de bleu rappelant comme il faisait beau ce jour débouche à la tour Sud. Les expositions sont consacrées à la chronologie du 11 septembre avec nombre d'affiches, images, documents. Je reste frappé par l'incroyable force esthétique et émotionnelle d'une photo, dusse-t-elle exposer une horreur, quand une vidéo ne montre qu'un fait brut et violent. Beaucoup de salles dédiées à l'héroïsme des pompiers et des policiers (et d'ailleurs, l'inévitable boutique du musée le souligne un peu gracieusement), d'autres aux deux autres crashs de cette journée, celui sur le Pentagone à Washington et l'autre dans un champ en Pennsylvanie, les passagers s'étant révoltés. Un témoignage audio d'une des victimes disant au revoir à ses proches est très émouvant par le ton grave, simple et rassurant qu'utilise cette passagère. Ce musée est vraiment réussi, juste équilibre entre le factuel et le ressenti sans tomber dans le voyeurisme, toujours dans le respect, la dignité et l'honneur aux limites parfois imprécises et mouvantes.
Ground zero