jeudi 18 octobre 2018

vendredi 21 septembre : Staten Island

ferry pour Staten Island
Embarquement sur le ferry, destination Staten Island. Un coup de sirène magistral, appareillage, et dans le sillage, la skyline de Lower Manhattan s'élargit comme dans un panoramique sur écran géant. Miss Liberty nous fera un discret clin d’œil, les quais du port s’encombrent de containers, le pont de Verrazano s'élance audacieusement. Dans l'aplat gris du ciel de ce jour (normal pour ce premier jour d'automne, quel sens de l’exactitude!), des taches comme des pétales de roses se miroitent dans l'acier sombre de l'océan.
Au débarcadère, un immense complexe commercial de magasins d'usine est en construction, atténuant l'idée exaltante d'arriver sur une île. En gravissant une rue, un homme noir, à la chemise blanche empesée (un pasteur?) propose, comme souvent, son aide pour notre chemin, et conclut en français mystérieusement après les remerciements d'usage : "Il n'y a rien à voir là-haut. ".
maisons en bois à Staten Island
Ne lui en déplaise, il y a quelque chose : des maisons en bois, plus ou moins anciennes, à l'aune de l'ancienneté vue par des Américains, dans un quartier résidentiel comme dans les séries télévisées. Et un autre trésor s'y dissimule : un presque silence que le chant des oiseaux vient troubler. Ainsi à quelques encablures du centre de la ville par excellence, notre promenade du crépuscule de l'équinoxe nous conduirait dans une Amérique banlieusarde aux maisons cossues qui attendent Noël pour se parer de lumière. Les flancs de la colline côté ouest sont colonisés par des immeubles de cinq, six étages, en plus ou moins bon état, peuplés de Noirs, et où le silence est déchiré par les vrombissements des voitures que leurs habitants aiment forcer. Peut-être le message de notre homme rencontré auparavant s'explique-t-il par ce contraste ?
la nuit tombe sur Manhattan
Retour féerique vers Manhattan qui brille de tous ses feux faisant fondre le gris du ciel dans un festival de lumière. La Statue de la Liberté s'est aussi parée de lumière et reste immuable devant le passage de notre ferry orange, il faut dire qu'elle en a vu passer des navires depuis qu'elle est plantée là pour guider le monde ! De l'autre côté de l'Hudson, les gratte-ciels du New Jersey dessinent une timide skyline et à l'est ceux de Brooklyn sembleraient squelettiques.
Skyline en noir & blanc

vendredi 21 septembre : le MET - la High Line

7ème jour :
Scène de rue
Les New-yorkais seraient-ils un peu chauvins pour proclamer le MET 
(Metropolitan Museum of Art) comme le plus grand musée du monde alors qu'il est largement dépassé par le Louvre (et après vérification, ne serait que quatrième, distancé par Londres et Madrid) ? Quoiqu'il en soit, ses collections sont superbes et nous nous attarderons longuement dans les salles consacrées à l’Égypte ancienne, s'ébaubissant toujours de la minutie, de la précision et de l'esthétisme du travail des scribes, illustrateurs et artistes divers. Et que dire de ces 24 maquettes intactes évoquant des scènes de la vie quotidienne que l'on croirait sorties d'un atelier de jouets de Nürenberg ? Les salles réservées à la peinture contemporaine (comprendre à partir de 1850) foisonnent de tous ces peintres espagnols, américains, italiens, anglais, belges mais surtout français. La salle dédiée à Pissaro nous
Port de Rouen - Pissaro
ramènera à Pontoise et à Rouen, celle à Monet aussi vers les bords de Seine et la Normandie, Cézanne nous montrera bien sûr sa Provence, comme Gaugin qui, peu avare, nous emmènera à Tahiti, ou comme Van Gogh qui nous ramènera de la Provence vers Pontoise. Alors que je m'interroge silencieusement sur l'idée que peut se faire un visiteur n'étant jamais venu en France sur la force du paysage peint et l'image mentale provoquée, en admirant « Les Cyprès » de Vincent, un fort aimable Américain nous fait partager avec chaleur son émotion devant cette toile emplie de couleurs et de mouvements, que l'on soit nez collé dessus ou éloigné, à droite, à gauche ou au centre. Et il sera confus, voire penaud de ne pouvoir prolonger la conversation faute de temps, avec deux visiteurs français dont il ignorait la nationalité, qui lui racontaient les couleurs de l'automne et la douceur du printemps dans ces paysages magnifiés. Coïncidence heureuse, télépathie artistique, communion d'esprit ? Un moment heureux certainement.
Scène au MET
Au croisement de la 34ème rue et de la 9ème Avenue, de jeunes hommes coiffés d'un large chapeau noir, tout aussi noir que leur gilet et leur pantalon, recouvrant de longs cheveux et une longue barbe, quittent pressamment le magasin de ce block. L'un d'eux me demandera même « Are you a Jew ? » et me laissera coi. Shabbat se prépare et ce magasin spécialisé en photos, vidéo, informatique ne rouvrira que dimanche. J'aurais dû me douter de ce contretemps, à mes yeux, lorsque nous déjeunions devant une école juive d'où nous avons vu sortir les élèves bien plus tôt que les autres jours.
C'est aussi de la 34ème rue que démarre la High Line, ce jardin suspendu qui serpente entre immeubles et anciens entrepôts et qui nous conduira à Chelsea. C'est une ancienne voie ferrée surélevée dans les années 1930 pour éviter les encombrements de la rue, désaffectée dans les années 1980, et sauvée de la destruction promise en 2000 par deux énergiques résistants ; elle est devenue un haut lieu de promenade offrant des points de vue sur l'Hudson ou sur Midtown au milieu d'herbes et de fleurs sur cette passerelle où
parfois subsistent encore quelques rails. L'occasion aussi de surplomber ces trous de chantier continu que semble être New York. « Rien ne parle d'éternité dans cette ville. Rien n'a de racine dans le passé. Rien ne semble devoir défier le temps. Tout périt, tout renaît, tout vit dans le temps, ce temps. Et là est la beauté de New York, la beauté mortelle» (Edgar Morin, dans New York, la ville des villes).
la High Line

Quelque pas dans les rues, des immeubles en briques et en fonte, des terrains de basket où s'affrontent d'adresse et de vitesse de jeunes gens, la bouche du métro nous avale dans sa chaleur d'étuve et son boucan d'enfer.

jeudi 20 septembre : SoHo - le Bronx - match de base-ball

le long de Broadway Avenue
Descente de la Broadway avenue, boutiques originales où les vendeurs et vendeuses sont toujours raccord avec les marchandises : barbes taillées et bras tatoués dans ce magasin de vaisselle siglée, cheveux roses dans cet atelier vente de bonbons, coiffures improbables et vêtements tendance dans cet antre de la décoration intérieure.
boutique branchée dans SoHo
Petit à petit, les immeubles se font moins haut, arrivant péniblement à leurs cinq étages parcourus par le zigzag de leurs escaliers de secours. Les bus-school attendent leur juvénile cargaison, les artistes investissent places et trottoirs, les vendeurs les boutiques, les cafés cherchent un concept pour accrocher leur clientèle, le vintage est à la mode, la ville semble un peu respirer : bienvenue à SoHo (SOuth of HOuston). La flânerie reprend ses droits, la tête ne se penche plus vers l'arrière dans l'espoir de voir les sommets, le silence aurait même un début d'existence.
Le métro nous ramène plein nord, vers le continent (Manhattan, Brooklyn, le Queens sont des îles). Tous les guides vous conseillent de visiter le Bronx, et pas seulement ses lieux emblématiques (le parc, le zoo, le stade) mais ses rues qui en font le charme et d'oublier son côté sulfureux qui appartient dorénavant au passé. Mais pourquoi ces mêmes guides ne présentent-ils pas de carte de ce quartier ?
station de métro dans le Bronx
Insensiblement, les usagers de la ligne 6 changent : couleur de peau, langues pratiquées, allure et vêtements, décoration du smartphone toujours aussi présent. Et quand nous débarquons à la 170ème Street, le métro étant devenu aérien, le propret de SoHo semble si loin : trottoirs défoncés, ordures jonchant le sol, nœuds de fils électriques et téléphoniques, boutiques minables, squats tagués et de ci de là de vieilles maisons de bois et même quelques villas dominant la Harlem River. C'est avec vaillance et malgré tout une légère appréhension que nous pérégrinons. Le vieux pont, en fait un aqueduc, a été réhabilité et rouvert à la circulation des piétons, mais le parc qui dévale vers les berges encombrées de voies express et de voies ferrées, est clos de chaînes et de barrières. Il y a encore beaucoup à faire pour combler les dents creuses des terrains abandonnés, nettoyer rues et places, ravaler quelques façades pour espérer quelque gentrification  de cet espace.
Foin de ces considérations urbanistiques, les Yankees nous attendent pour terrasser leurs rivaux de Boston, et avec ça on ne rigole pas, la base-ball c'est important. Une longue queue, comme toujours aimablement supportée et nous voilà dans l'arène, enfin dans les gradins. Les spectateurs déambulent, se nourrissent de seaux de pop corn ou de caisses de nuggets, s'abreuvent de pintes de bière et, conséquence rapide, se soulagent dans des toilettes impeccablement tenues, s'achètent une casquette, une chemise, enfin quelque chose du moment que le sigle des New York Yankees apparaît, et parfois vont s'asseoir pour assister au match. C'est long, très long. Si les règles de base sont simples, les considérations arbitrales, elles, le sont beaucoup moins et nous mettrons beaucoup de temps à en comprendre un peu les subtilités.
Une phase de jeu ?
Et quand un batteur arrive enfin à projeter la balle dans l'aire de jeu, ça court, ça lance, ça attrape, ça élimine ou ça gagne et ça dure une trentaine de secondes et ça ne se reproduit que toutes les cinq minutes une telle phase de jeu ! Après un Home Run parfait d'un des joueurs des Yankees, permettant ainsi à son équipe de repasser au score devant Boston, nous nous éclipsons alors que le match n'en est qu'à la moitié malgré les deux heures écoulées ! Nous ne sommes pas les seuls et le métro de retour est bondé. Étonnant, les gens vont au match, ils y mangent, boivent, discutent, achètent, suivent peu ou prou la partie, applaudissent, vocifèrent, chantent quand le message sur l'écran géant le demande, passent un bon moment et puis rentrent chez eux sans avoir l'air de se soucier de l'issue, forcément incertaine, du match. Nous apprendrons demain matin par la grâce d'internet la victoire de Boston.
Dans les entrailles du stade