vendredi 19 octobre 2018

Ouessant (octobre).

Une disparité aussi marquée entre la ville intranquille et l'île paisible permet un atterrissage idéal. Et ainsi, égrener les contrastes, les dissemblances apporte recul et réconfort, distance et sérénité. Du gazouillis des rivières de Central Park au fracas du ressac sur la roche, du schiste feuilleté aux blocs erratiques de granit, d'une verticalité vertigineuse à une horizontalité mouvante, du damier rigoureux des rues au lacis sauvage des sentiers, du gazon tondu ras à la lande mellifère, du hurlement des sirènes au feulement du vent de noroît, de la muraille des gratte-ciels aux falaises écorchées, de la forteresse de verre et de béton à la côte ouverte à tous les vents, des lumières provocantes de Times Square aux éclats rouges ou blancs des phares, de l’affabilité des New-yorkais au mutisme breton, de la foule compacte à la solitude d'un bout du monde, des vitupérations d'illuminés au croassement des craves, d'une nuit jamais noire à une obscurité profonde percée par les puissants pinceaux du Créac'h envoyant son message lumineux à Miss Liberty et sa lanterne aguicheuse.
Et les trois mille miles qui les séparent ne deviennent que parenthèses altérant la réalité pour les confondre en un seul élément.
«  Autour de lui, devant lui, hors de lui, il y avait le monde qui changeait à une vitesse telle qu' [il] était dans l'impossibilité de s'attarder bien longtemps sur quoi que ce soit. Le mouvement était l'essence des choses, l'acte de placer un pied devant l'autre et de se permettre de suivre la dérive de son propre corps. En errant sans but, il rendait tous les liens égaux, et il ne lui importait plus d'être ici ou là. » (Paul Auster dans « Trilogie new-yorkaise »)
crépuscule sur Créac'h

coup de vent du Sud sur Nividic

dimanche 23 septembre : magasin B&H - Central Park - Harlem - départ

9ème jour :
Ce matin, les calèches remontent la 10ème Avenue vers Central Park, incongruité sonore du martèlement des sabots dans le tumulte de la rue.
Pour poursuivre notre rêve d'étoiles commencé hier soir, un petit arrêt au Madison Square Garden qui n'a, de l'extérieur, que le nom de prestigieux. À un block, notre caverne d'Ali
magasin B&H
Baba qui avait fermé ses portes devant nous vendredi après-midi. Il faudrait user de la traduction en hébreu au vu du personnel juif hassidique portant kippa, barbe et papillotes. Tout amateur d'audio-visuel sous toutes ses formes y trouverait nécessairement son compte, et après avoir cherché et bénéficié de l'aide efficace des nombreux vendeurs, verrait son achat cheminer dans un invraisemblable enchevêtrement de rails jusqu'au point central dans un doux bruit d'engrenages et de roulements.
Des rails, des engrenages, des roulements, beaucoup plus bruyants ceux-là, nous allons à notre insu en abuser pour tenter de gagner la station 86th Street en métro que les travaux du week-end rendent inapprochable. Après un aller-retour et demi, nous débouchons enfin au dehors avec toujours la même interrogation sur l'orientation : le quadrillage parfait nécessiterait une boussole, l'orthogonalité ne permettant pas toujours des repères précis.
La partie Nord de Central Park, au-delà du Réservoir est moins animée que sa partie Sud, hormis les inévitables joggers, les écureuils parfois en famille, les sportifs du dimanche s'affrontant avec une balle, une batte, un frisbee.
dans Central Park
Notre âme doit ressentir un besoin de réconfort et nous conduit de nouveau à Amy's Ruth pour se régaler de gaufres aux pommes caramélisées ou aux fraises que l'on peut à loisir noyer sous du sirop d'érable. Sur le trottoir où nous attendons notre entrée dans la salle, un véritable défilé de fidèles, certaines au port de princesse, d'autres à l'allure impériale, d'autres encore à la silhouette d'un bourgeois repu, nous occupe et enrichit notre patience. À Harlem, le terme endimanché a encore un sens.
élégante dans Harlem
Dernier arrêt dans le supermarché près de notre AirBandB, dernière montée d'escalier, entament cette longue série des derniers événements de notre séjour. Les perturbations éventuelles du métro auront été judicieusement évitées, et ces rames transportant des New-yorkais de retour de Central Park ou en direction des plages de Long Island dans cette après-midi de grisaille, n'ont plus le souffle ressenti lors de notre trajet aller. Seul un usager vociférant des messages bibliques apocalyptiques viendra troubler cette morne ambiance.
Les aéroports, véritable Babel moderne et où toutes les langues s'échappent, ont un côté fonctionnel et commercial qui en masque les qualités architecturales. L'avion s'élance sur la piste qu'une petite pluie a mouillée avec au loin la skyline éclairée et dans la tête la rengaine de Nougaro : « Gare gare gare / Là c'est du mastoc/ C'est pas du Ronsard / C'est de l'amerloque »
Colombus Circle

samedi 22 septembre : SoHo - Hell's kitchen

"Cast iron building"
En pénétrant dans SoHo, nous retrouvons ces mêmes marques, et bien d'autres encore, un vrai festival, mais cette fois-ci en vrai, dans de vraies boutiques installées dans les Cast Iron Buildings, ces immeubles en briques montées sur des structures en fonte qui permettaient d'avoir un rez-de-chaussée spacieux et clair, idéal pour un magasin. Les façades colorées, parfois étroites, d'autres massivement larges, zébrées de leur escalier
galerie d'art dans SoHo
de secours dominent quelques arbres plantés le long des rues où des artistes accrochent leurs productions. Les plus chanceux, les plus talentueux certainement, sont exposés dans des galeries qui éclatent de couleurs, d'originalité, de mouvements et de créativité. Les architectes d'intérieur ont su embellir ces lieux et l'on ne résiste guère à pousser quelques portes pour les admirer, dédaignant la marchandise pour les murs, au contraire de tous ces jeunes Asiatiques branchés. SoHo forme un carré délimité par Canal Street au Sud et Houston Street au Nord (au-delà, c'est NoHo), Broadway avenue à l'Est et Broadway West avenue, rues encombrées des chalands d'un
dans les rues de SoHo
samedi après-midi qui osent à peine entrer dans le cloître ainsi formé. Il est dommage que les voitures y pénètrent, usant de leur klaxon aussi intempestivement que dans le reste de la ville. Sur les vitrines apparaît parfois un autocollant siglé d'un revolver dans un cercle rouge, un rappel de la violence et de la peur toujours un peu cachées de ce pays.
Tous les métros de toutes les villes permettent dans un délai plus ou moins long des rencontres improbables laissant des souvenirs éphémères qui en s'entassant dans le cortex cérébral finissent par former un véritable catalogue de la nature humaine. Cet homme hurlant des insanités remplies de « Fuck ! » bien sonores, laissera tomber ses velléités combatives avec son corps lourd d'alcool dans un escalier ; cet autre, au même vocabulaire fleuri, fera baisser ou détourner la tête de ses voisins usagers, New-yorkais d'origine asiatique, réflexe atavique de siècles de soumission ; celui-ci encore, mais où les Jésus et les Alléluia remplacent les obscènes « Fuck » en se bousculant dans une large bouche d'un sourire d'un ravi édenté. Et le plus souvent, nous voyant tourner pensivement notre plan de métro, un voisin nous proposera son aide, ou encore une place assise, privilège des cheveux blancs ?
La douceur de la nuit nous incite à découvrir un peu mieux le quartier où nous vivons depuis un peu plus d'une semaine. Son nom inquiétant, Hell's Kitchen, la Cuisine de l'Enfer, aurait pu rebuter, mais que toutes ces personnes si nombreuses qui arpentent les trottoirs de la 9ème Avenue seraient bien courageuses si le nom signifiait encore quelque chose. On se promène entre amis, souvent en couples de toute nature, et l'on choisit sa cuisine : asiatique (Corée, Japon, Chine, Thaïlande...), américaine (Cuba, Mexique, Amish...), européenne (Italie, Grèce, France...) ou bien l'ambiance de son bar. Dans ce
Boutique Amish dans Hell's Kitchen
domaine prédominent les pubs irlandais d'où s'échappent les trilles joyeux d'une flûte et d'un violon, traces des premiers habitants de ce quartier, Irlandais solides chassés par la Grande Famine dans leur pays et qui se retrouvent aujourd'hui autour d'une bière dans cette atmosphère bruyante et chaleureuse comme à Dublin.
Au carrefour entre la 44ème rue, un immeuble très Art Déco, le Film Center Building, où se retrouvent les producteurs de la Côte Est. En enfilant cette 44ème rue, on met ses pas dans ceux de Marlon Brando, James Dean, Liz Taylor, Marilyn Monroe (et la liste est très longue et très impressionnante), on monte les quelques marches de cette ancienne église où sur son fronton est fixé un panneau rond avec écrit discrètement : Actor's Studio. Juste à côté une autre école d'art dramatique et au block voisin une nouvelle au-dessus d'un pub.
Hollywood a poussé un peu ses ailes et ses étoiles à l'Est.

samedi 22 septembre : Battery Park - Tribeca

  1. ème jour
    Museum of the American Indian
Ironie (voulue?) de l'histoire, c'est sur l'emplacement exact où en 1626 le gouverneur Pierre Minuit acheta pour quelques florins l'île aux Indiens Algonquins que fut édifié l'hôtel des douanes qu'abrite maintenant le National Museum of the American Indian. Les collections, recouvrant tous les peuples amérindiens de l'Alaska au Cap Horn, sont riches, riches aussi de leur rareté. Une des plus émouvantes sera celle des Caribéens, peuplant les Grandes Antilles, car leurs traces sont peu nombreuses, leur ethnie disparue ou totalement métissée, et leur culture tente difficilement de renaître sous un nom générique, les Taino. Les gardiens ont les visages cuivrés de leurs ancêtres et leur âme farouche ne se retrouverait-elle pas dans ce refus catégorique d'être photographié ? La boutique présente de très beaux objets fabriqués par des artisans contemporains de chaque nation tentant de perpétuer leur savoir-faire.
vue sur le 1WTC
Ce samedi ensoleillé encombre la promenade de l'Hudson de rires joyeux d'enfants, de coureurs affamés de kilomètres, de badauds le nez en l'air, d'adeptes de l'autocélébration, de flâneurs et de rêveurs à peine perturbés par le ballet des hélicoptères loués par de riches touristes pour survoler Manhattan ou la course effrénée de ces hors-bords. L'aiguille effilée couleur menthe à l'eau du 1WTC écorche gentiment les confettis blancs des nuages dans l'azur du ciel.
Restaurant dans Tribeca
Tribeca (TRIangle BElow CAnal street) abrite dorénavant les artistes chassés par les loyers indécents de SoHo. Le cuivre du bar scintille sous les éclats dispensés par les écrans de télévision diffusant en boucle des extraits de match de football américain, nos ailes de poulet seront mastiqués au rythme du rap un peu envahissant de la sono, et le sourire de Krystal, notre affable barmaid, ne prendra que plus d'ampleur à travers le pot de confiture servant de verre à eau. Un véritable capharnaüm où l'on s'attendrait à tousser sous une poussière accumulée, mais au contraire d'une propreté remarquable, une joyeuse pagaille sur les tables que la magie des ordinateurs et la compétence du personnel organise savamment, des murs et des plafonds encombrés d'affiches de cinéma ou de publicité car ici, à Philip Williams Poster, on ne vend que ça, et c'est déjà beaucoup. À notre surprise, les affiches françaises sont les plus nombreuses, nous invitant à lire Zola en feuilleton dans le Petit Journal, à se chausser en Bailly, à croquer les coins d'un Petit Beurre ou bien à suivre le sillage du Facteur de Tati. Toutes ces affiches sont bien entendu originales comme en attestent leur étiquetage et leur prix, les 1000 $ étant facilement dépassés.
Building dans Tribeca
Canal Street est une frontière. Au Sud, Tribeca, au Nord SoHo et si on la prolonge vers l'Est, Chinatown, limite marquée par une discrète lanterne rouge suspendue à un réverbère. Les trottoirs sont jonchés de sacs Vuitton, de montres Rolex, de ceintures Dolce Gabana vendus d'un côté de la rue par des Chinois et de l'autre par des Noirs. Bienvenue dans le marché de la contre-façon qui n'a pas l'air de contrarier les quelques clients, ni la police.
Boutique Philip Williams Poster