4ème jour :
La
pluie fait luire les trottoirs et courir un peu plus les New-yorkais.
Les vendeurs à la sauvette ont vite remplacé leurs fatras de
tee-shirts et de casquettes par des parapluies. La chaleur est moite,
l'eau se déverse à flots puis cesse et reprend peu après son
avalanche. De cette atmosphère tropicale, vous passez à l'étuve
dans les couloirs du métro, vous frissonnez dans les rames
climatisées, et vous faites ce parcours thermique à l'envers quand
vous sortez. Et vous sortez là où la météo pousse visiteurs et
touristes, bien à l'abri dans des temples de la consommation ou de
la culture.
Le
MOMA est beau, grand, riche. On s'y sent un peu fier d'être français
an nombre de toiles de peintres français exposées. Manet, Monet,
Gauguin, Cézanne, Delaunay, Léger, Matisse, etc. et si on ajoute
quelques adoptifs comme Picasso ou Van Gogh, la liste est longue. On
s'y bouscule aussi chez les visiteurs, et devant la profusion des
œuvres, on se lasse ne pouvant profiter de son temps pour prendre
son rythme. Une exposition temporaire consacrée à Bodys Isek
Kindelez, artiste congolais (RDC) nous ravit et apporte ces moments
de bonheur que l'on espère toujours d'un musée. Ces maquettes de
villes, vaguement futuristes, faussement naïves, richement colorées,
habilement bâties de matériaux récupérés, vous emmènent dans
vos rêves d'enfant, d'autant plus que lorsque, affublés d'un masque
de réalité virtuelle, vous vous promenez dans les rues de ces
villes fantasmées.
| Maquette de Bodys Isek Kindelez au MOMA |
Alors,
je me souviens d'une maquette de ville futuriste faite de récup et
de peinture, je me souviens de ce projet abouti fait avec une classe,
je me souviens du plaisir partagé des élèves-artistes et des
parents-visiteurs, je me souviens de cette école tout en haut du
village, je me souviens de cette rue étroite pour l'atteindre, je me
souviens bien sûr de son nom, Montgeroult. Montgeroult, son château,
ses vieilles maisons, sa rue montante qu'a peinte Cézanne et dont la
toile est devant mes yeux, ici à New York. Télescopage de souvenirs
vieux de quarante ans.
La
silhouette, paradoxalement trapue et élancée, du Guggenheim Museum,
attendra l’accalmie météorologique pour qu'on l'admire. Hélas,
en raison du montage d'une exposition temporaire autour de l’œuvre
de Paul Klee cet automne, seules trois niveaux d'exposition sont
ouverts et la descente hélicoïdale dans la rotonde interdite. Nous
ne verrons de cette descente progressive que son abord, descente aux
murs nus qu'empruntent précautionneusement les ouvriers poussant
leurs caisses aux trésors inestimables. La frustration engendrée
par ces possibilités limitées de visite a fait fuir nombre de
visiteurs et permet ainsi un regard plus approfondi sur toiles et
sculptures, où là aussi les Français sont surreprésentés.
| Guggenheim Museum |
Les
boutiques des musées laissent toujours ce curieux besoin d'être
visitées, tiraillé entre une envie quasi-pressante de garder un
souvenir matériel et unique (il faut trouver la pièce que l'on ne
trouve qu'à ce musée!) du plaisir de la visite et l'inutilité
évidente d'un tel achat quelque temps après. La tentation serait
forte car de belles choses vous sont proposées, mais les prix
pratiqués annihilent rapidement vos intentions.
Il
est étonnant que ces musées, œuvres de philanthropes,
collectionneurs et visionnaires, côtoient sans difficulté un centre
commercial dû à un autre philanthrope, mais cette fois-ci dûment
intéressé. Laisser son nom et le léguer à une postérité
éternelle semble être une activité intense : maints bancs à
Central Park portent le nom de son donateur comme pour les arbres ;
les salles du MOMA sont au nom des mécènes ; le Guggenheim
porte évidemment le nom de son créateur ; pour chaque œuvre,
le nom de l'ancien propriétaire qui l'a léguée apparaît en aussi
gros caractères que celui de l'artiste. Et à ce petit jeu,
Rockfeller est le champion incontesté, et nous passerons par
Rockfeller Center pour atteindre la Rockfeller Plazza avant de gagner
le MOMA, où le prestige atteint est inversement proportionnel à la
taille des lettres utilisées pour graver de façon pérenne votre
nom.
Il
faut bien deux étages pour pouvoir trouver n'importe quelle brique
Lego ou assembler ces personnages à sa convenance. Il en faut bien
trois pour assortir à sa guise ses M&M's et les personnaliser à
son nom (on y revient, quoique la durée ici sera très éphémère).
Les longs tubes de plastique emplis de briques multicolores ou de
friandises chocolatées ont incontestablement une qualité
photogénique et une attractivité certaine.
| boutique M&M's |
Il
faut bien aussi neuf étages à Marcy's, le plus grand des plus
grands magasins, que l'on gravit avec de vieux escalators en bois,
pour étaler ces choix immenses de marchandises, et tout là-haut,
choix logique, on s'affaire déjà pour Noël et on vous expose
sapins, guirlandes, boules, sujets, flocons de neige quand l'orage
tropical crépite dehors !
Une
longue déambulation le long de Madison Avenue, de la 57ème
Rue (côté Est – nous, nous logeons côté Ouest et ça change
tout), où les boutiques de luxe se succèdent, où les gratte-ciels
sous le soleil revenu, jouent de la lumière et des reflets, où les
bouches d'égout recrachent leur trop plein de vapeur, et au bout de
la 57ème, à l'Ouest, près de l'Hudson River, au n°503
pour être précis, deux touristes éreintés, ayant encore perdu
quelques calories après leurs efforts (vite récupérées au vu de
la qualité des mets ingurgités) et un peu plus d'acuité sonore, un
peu gagnés par la misanthropie et désirant un peu de solitude,
gravissent les cinq étages pour un repos que ne partagent pas les
camions, les pompiers, les voitures, les motos, la climatisation.
| 57ème rue Est |
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